PJE-09 ME-TRO · Méthode incrémentale du trou
Une pièce usinée sort de la machine déjà chargée. Rien ne la tire, rien ne la pousse, et pourtant elle est sous contrainte — l'usinage a laissé ça dedans. Ce projet met en service, pour Airbus, la méthode qui permet de la mesurer : percer un trou de deux millimètres et écouter la matière se détendre.
Notice bibliographique
Projet d'école mené au campus de Cluny avec Airbus comme partenaire industriel.
Ce projet analyse et quantifie les contraintes résiduelles dans des composants aéronautiques par la technique du perçage incrémental. Ces contraintes existent dans la pièce sans aucune charge extérieure — l'usinage, le soudage et les traitements thermiques les y laissent — et elles pèsent sur la tenue en fatigue et sur l'intégrité structurelle.
Le principe est indirect : on perce un petit trou, les contraintes se relâchent autour de lui, la surface se déforme de quelques dizaines de microdéformations, et des jauges extensométriques enregistrent ce mouvement. De ces déformations on remonte aux contraintes qui étaient là avant.
La caractérisation suit la norme ASTM E837 et alimente un modèle par éléments finis. L'objectif industriel : mesurer avec précision les contraintes générées par l'usinage sur les pièces étudiées pour Airbus, et remplacer progressivement des essais destructifs coûteux.
01 — Pourquoi ça compte
Un avion vit sous des cycles de charge : pressurisation, rafales, atterrissages, écarts de température. Les contraintes résiduelles laissées par la fabrication s'additionnent à ces charges de service. Bien orientées, elles renforcent — c'est le principe du grenaillage. Mal orientées et non maîtrisées, elles avancent l'amorçage des fissures de fatigue. La différence entre les deux cas ne se voit pas : elle se mesure.
Où la question se pose sur une structure
Schéma générique, sans référence à un appareil particulier. Les trois zones repérées sont celles que le rapport cite comme critiques : usinées dans la masse, fortement chargées, et sans droit à la surprise.
Ce que le trou fait au champ de contraintes
Solution analytique de Kirsch (1898), calculée ici pour ce rapport. Au bord du trou la contrainte triple d'un côté et s'annule de l'autre ; à la distance où sont collées les jauges (r ≈ 2,5 rayons) la perturbation ne vaut plus que 4 à 12 % — assez pour être mesurée, assez peu pour rester dans l'élastique. C'est tout l'équilibre de la méthode.
02 — Le principe
Une rosette de trois grilles est collée sur la surface. On perce en son centre, par incréments de 10 µm. À chaque pas, la matière retirée libère une part de la contrainte, la surface bouge, et les trois grilles mesurent ce mouvement dans trois directions. Les coefficients de la norme convertissent ces trois déformations en contraintes principales et en leur orientation.
La rosette 062 UM et son trou
Les trois grilles du modèle 062 UM sont regroupées dans un même quadrant (0°, 45°, 90°) et non réparties autour du trou. Cette géométrie permet de mesurer près d'un obstacle — mais elle est plus sensible à l'excentricité du perçage que la disposition classique.
03 — Le banc
Le guide de perçage RS-200 tient l'axe de la fraise au centre de la rosette et contrôle la profondeur au micromètre. Une turbine à air entraîne l'outil ; le compteur mécanique donne l'incrément. Un des objectifs du projet était précisément de mettre en service cet équipement neuf au laboratoire : montage, alignement, calibration et rédaction du mode opératoire.
Ce qui peut faire mentir la mesure
Les fluctuations observées sur les premières couches sont attribuées dans le rapport à la pression de perçage et à la répartition de la colle — les deux premières lignes de cette liste.
04 — Les données
Voici les mesures réelles de l'essai sur titane, redessinées à partir du tableau de l'essai. La relaxation est déjà consommée au premier incrément : entre 10 et 91 µm, les trois grilles ne bougent presque plus. C'est la signature d'une contrainte concentrée en surface — celle que laisse l'usinage — et c'est aussi ce qui rend les premières couches si difficiles à mesurer proprement.
Déformation mesurée en fonction de la profondeur — titane
Neuf incréments, de 10,2 à 91,4 µm (0,0004 à 0,0036 in). Rosette 062 UM · E = 15,95 Msi (110 GPa) · ν = 0,340 · trou Ø 0,0800 in. Valeurs telles que saisies dans H-DRILL.
Deux lectures du même essai
Écart RMS 290,7 µε.
Soit ≈ 9,9 GPa : dix fois la limite d'élasticité d'un alliage de titane. Physiquement impossible.
Écart RMS 11,8 µε.
Soit −558 MPa en compression, avec σmax = −128 MPa et β = 9°.
Mêmes déformations, même matériau, même logiciel. Ce qui change est le traitement du point de référence à profondeur nulle. L'écart RMS entre les déformations mesurées et le modèle est le juge : il passe de 290,7 à 11,8 µε, et le résultat entre dans le domaine du possible.
Trois façons de remonter aux contraintes
Les trois ont été appliquées au même jeu de données. Sur cet essai, la faible variation entre 10 et 91 µm laisse peu de matière aux méthodes B et C : c'est la contrainte uniforme qui reste la lecture la plus défendable.
05 — Trois matériaux
L'essai n'a pas porté que sur le titane. Trois éprouvettes ont été percées sur 0,8 mm avec la même chaîne d'acquisition, et les enregistrements continus racontent trois comportements nettement différents. Ces traces brutes étaient enfermées dans les graphiques Excel du rapport — près de 47 000 points au total — et sont redessinées ici pour la première fois.
Réponse des trois jauges pendant le perçage
Le dessin en dents de scie n'est pas du bruit : c'est la procédure elle-même. Chaque pointe verticale est un incrément de perçage, chaque plateau la pause pendant laquelle la lecture est prise. On peut compter les pas à l'œil. — 29 489 points pour le titane, 1 774 pour le fer, 16 076 pour l'aluminium, extraits des graphiques du rapport. Chaque trace est ramenée à sa valeur de départ ; les gains de conditionnement diffèrent d'un essai à l'autre, la comparaison porte donc sur la forme et l'amplitude relative, pas sur une équivalence directe des tensions.
Ce que les trois courbes disent
Conclusion du rapport : dans ces conditions, le titane est la meilleure option — plus faible déformation, comportement le plus prévisible. Le fer suit, l'aluminium ferme la marche.
06 — Ce que ça vaut
Pour Airbus, l'enjeu n'est pas académique. Savoir mesurer ces contraintes, c'est pouvoir ajuster l'usinage et les traitements thermiques en amont — plutôt que de découvrir le problème en fatigue, sur une pièce déjà montée.